la neige, le volcan et l’impermanence

Ce lundi, Montréal fut béni par un de ces jours parfaits. Ciel bleu avec temperature printannière. Un soupçon de fraicheur, un léger frisson qui nous attendait dans les ombres. C’est comme si le globe qui est notre terre était penchait juste bien pour que soit versé  notre part d’elixir des dieux  …le temps d’un rare homéostase. Un temps pareil doit dégager de la neurochimie bénéfique dans le cerveau de l’homme. Le système nerveux se repose, une sensation de bien-être en résulte, produit d’un mélange entre la nature dehors et la biologie dedans. Partout les gens flânaient sur les terrasses ou dans les rues à se faire de signes lorsqu’ils se croisaient en vélo, un véritable ballet routière. Les feuilles, toutes timides, se montraient dans leur nouveaux habits de printemps, eméraudes de jeunesse, les toutes nouvelles pousses de la saison.

Mardi, il a neigé. Les flocons furent énormes, plein d’ humidité, et depuis lundi soir tomberent rapidement et sans répit. C’est comme  dans les paroles de la chanson de Prince, “Sometimes it snows in April”. Je l’ai écouté dans la 18ème à Paris  en 1991, l’année ou un ami, la trentaine, marié avec un enfant agé alors de 2 ans,  est mort de sida. Prince avait dédié la chanson à de son ami mort, comme le mien de la même maladie, visiblement sans frontières.  A sa façon artistique, il soulignait l’instant où l’impossible ou  l’impensable devient réalité.

Je considère ce bouleversement climatique bien plus qu’un simple blip météorologique. Pour moi, il s’agit d’un métaphor d’une époque que nous traversons, ou bien que peut être nous avons toujours traversé dans notre histoire humaine. Nous les hommes et les femmes, on fait nos projets, on plonge dans le bain humain, prèt à jouer le grand jeu, prèt à tenter notre chance,  à  laisser notre marque et à dire nos deux mots, pourvu que ça dure. On veut croire dans la permanence, or , dans les grandes traditions spirituelles, sans oublier les disciplines scientifiques, le changement est le seul vrai constant. On le sait, on nous le dit, on connaît la chanson, et pourtant, quand la neige tombe en avril, on n’est pas du  moins surpris .

Le thème qui s’impose est celui de composer l’oeuvre de la vie avec les changements : ceux qu’on aime, ceux qu’on aime pas,  même ceux que nous ne n’aurions jamais avoir pu imaginé.  Il faut savoir réviser les plans, faire autrement, et ne pas trop tarder à se pleurnicher ou à lamenter le projet qui ne se fera plus ou la relation qui touche à sa fin. Quand l’énergie bouge, il faut savoir suivre.  Dans le cas où en se trouve en t-shirt manches courtes un jour  et le lendemain il neige, il faut pas se poser trop de questions. Il vaut mieux rentrer les plantes et s’habiller autrement sans trop tarder et sans état d’âme.

Ce jeu dynamique d’oppositions nous obligent à passer d’un extrême à l’autre en deux fois rien.  Je me demande si ce n’est pas pour nous rendre plus tolérants, moins critiques de l’autre côté.  Apprend-t-on-t- il a nous détacher de nos certitudes et a admettre que la ‘vérité inconvéniente’ est celle-ci : que le  ‘je’ ne contrôle pas tout.

C’est un soulagement de démasquer la fiction du ‘moi’ et son jeu de pouvoir ou la réalité est constamment remplacé par l’illusion. Le ‘moi’ se cultive lentement, un personnage théorique, une pièce montée. Il est façonné à travers le temps, un avatar unidimensionnel à la fois accumulateur, collectionneur, friand de fiction et du drâme du marché. Le ‘moi’ se soigne et cherche à se définir toujours dans une éclairage  flatteur.  Il  se coupe et se découpe de la réalité, obstine à tirer les couvertures de son côté et à faire croire que sans yours truly la planète cessera.

La dimensionalité de la vie  et sa façon spectaculaire de nous servir l’imprévu nous obligent à faire confiance à l’impermanence de la vie. Qu’on le veuille ou non, les absolus se dissouent parfois à la petite cuillère , parfois à la louche, servis par des volcans qui se mettent à écouter Brel et fêter leur reveil avec un boum continental.

La vie nous oblige à lâcher les idées égoique même les plus précieux qu’on entretient à notre sujet. Au lieu de vivre le chaos ou  l’ordre, la plénitude ou le vide, le connu ou l’inconnu, on trouve  un peu d’ordre dans le chaos; un peu de chaos dans l’ordre. On fini par comprendre que l’un vit dans l’autre, un couplet cosmique, un réfrain indémodable, une chanson plus juste.  La neige en avril, tout comme les sécousses en Haiti, Chile ou en Chine, ou encore les volcans qui pêtent nous rappelent de ne pas s’endormir au volant. Ne plus être en conflit avec le changement comme condition permanente de nos existences n’est pas signe d’avoir baissé les bras dans un défait sans espoir, mais plutôt d’avoir accedé à l’intelligence  demandé pour mieux réagir à la réalite du présent.

3 thoughts on “la neige, le volcan et l’impermanence

  1. Comme l’inscription gravée sur l’anneau du récit d’Osho : “Cela aussi passera” ou plus prosaïquement notre bon Montaigne :” Il faut toujours être botté et prêt à partir”, tout cela me parle : plus vite on accepte et on lâche, plus vite on est libre et prêt pour d’autres “autres”, qu’on le veuille ou pas.
    Et les temps changent. Tout passe comme est passée l’époque de Patrick Drouot à Fonjouan, comme est passée cette semainede Sweat Lodge avec GrandPa Black Elk, que nous avions accompagné toutes les deux lors de son périple à R., comme sont passés les séminaires de Kriyananda. Comme toutes ces époques d’apprentissage. Lui, l’apprentissage il ne finit jamais …
    Ravie de te lire ici. Merci pour cet époustouflant partage : sacré cadeau …

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